La programmation est un pied dans la porte et les progs sont des collabos
(Merci à Gersande, fellow traveler de bilinguisme chaotique, pour la relecture de la VF.)
Tout ça m'épuise. Tout ça m'agace. En vrai, je suis furax. Toutes ces conneries d'IA générative me tapent sur le système, elles dévorent mon domaine professionel et je n'en peux plus. Je n'irai pas jusqu'à me qualifier de AI hater, pas encore, mais ça ne va pas tarder.
J'aimerais écrire quelque chose de plus positif, plus proche d'un appel à la mobilisation. Quelque chose qui tente de dégager un chemin dans tout ce merdier. Mais ça va prendre du temps, et il y a urgence, donc : gueulante.
La programmation (informatique, s'entend) sert de pied dans la porte pour rendre les IAs génératives socialement acceptables, notamment dans le développement de jeux vidéo, et je refuse.
Les jeux vidéo sont des logiciels
En décembre 2025, une étude de Quantic Foundry a montré que les joueureuses sont extrêmement hostiles à l'utilisation d'IA générative dans le jeu vidéo. Les questions portaient sur l'art visuel, la musique, l'audio, la narration, le dialogue, les quêtes. Est-ce que vous voyez quelque chose qui manque à cette liste ?
Les jeux vidéo sont des logiciels.
Répétez après moi. Les jeux vidéo. Sont. Des logiciels. Sans progs, sans programmation, il n'y a pas de jeu vidéo. C'est un peu un truc clef du medium, quand même.
Et pourtant les détails de notre métier sont invisibles dans les discussions sur le jeu vidéo. Les progs sont - très - bavard'es mais nous avons tendance à rester entre nous ; parfois c'est pour de très bonnes raisons, comme Polygon nous l'a montré il y a une décennie en désignant comme cibles plusieurs développeureuses qui riaient après qu'une technique basique soit présentée comme exceptionnelle.
Les ingés font de mauvais sujets d'entretien. Nous sommes des nerds, ce que nous racontons est ennuyeux pour le grand public, nous galérons pour rendre notre métier vaguement compréhensible au commun des mortels. Ce n'est donc pas si surprenant que tout le monde oublie que les jeux vidéo sont des logiciels.
Et là, ça nous pète à la gueule.
On vous mène en bateau (1)
Vous avez dû voir des PDGs rétropédaler à grande vitesse sur les IAs génératives une fois qu'on leur hurle dessus. Swen Vincke de Larian est l'exemple récent le plus notable, et a promis qu'il n'y aura pas d'art généré par IA dans Divinity. Notez bien ce mot, "art". Est-ce que le code c'est de l'art ? Est-ce que le code compte ? Pour beaucoup de gens la réponse est non.
Est-ce que quiconque a demandé comment les progs chez Larian travaillent ? Est-ce que quiconque a demandé s'iels utilisent Copilot, ou Claude ? Est-ce que quiconque a été chopper leur CTO par le col pour lui demander si il y avait des projets "agentiques" dans les tuyaux ?
Est-ce que vous croyez vraiment que quand Microsoft a rendu l'usage d'IA obligatoire pour ses employé'es, ça n'incluait pas les progs dans les studios de jeu vidéo ?
L'ingénierie logicielle est particulièrement exposée à la mode des IAs génératives. Déjà, il faut se rappeler que les IAs génératives sont des logiciels : c'est nous qui avons commencé. Il faut donc se rappeler qu'il y a des professionel'les de la tech qui sont enthousiastes, pas juste des investisseurs, de même qu'il y avait des techies fans de NFTs et de blockchain. Je ne pense pas qu'on en ait beaucoup dans le jeu vidéo, au moins. (On en as quelque-un'es. Iels sont pénibles.)
Un autre aspect qui nous rend particulièrement vulnérables est qu'en moyenne, nous sommes des centristes fans de nouveauté et des wassingues par conviction. Certes la tech a son lot d'anars vénèr (bonjour), de personnes avec des principes : certain'es d'entre nous sommes convaincu'es aux tripes que les promesses d'Internet valent quelque chose, que la maîtrise des technologies de l'information et de la communication est une route vers la libération collective.
Nous sommes une minorité. La majorité est plus molle, parfois pour le meilleur, parfois pour le pire. Collectivement, nous avons une vague tendance au libéralisme - au sens historique - mais c'est tout. Et encore.
Avec tout ça, quand un nouveau jouet débarque en promettant de faire disparaître les corvées, en étant foncièrement obséquieux et flatteur... est-ce vraiment étonnant que beaucoup ne résistent pas au chant des sirènes ?
Et les standards dans tout ça ?
C'est une évidence en ingénierie logicielle qu'écrire du code est plus facile que relire ou auditer du code existant. C'est une des raisons pour lesquelles un audit professionnel coûte un bras et une jambe. Mais allez savoir pourquoi, "Générer du code c'est cool, il suffit de bien le relire" est présenté comme un moyen de gagner du temps. Hein ?
C'est une évidence en ingénierie logicielle que supprimer du code est mieux qu'ajouter du code. Mais allez savoir pourquoi, "Je peux écrire tellement de code plus vite avec ça" est une bonne chose maintenant. De quoi ?
C'est une évidence en ingénierie logicielle que les temps de réponses au-delà d'une seconde et les systèmes de contrôle indirect ruinent notre productivité. Mais apparement guider un chatbot peu fiable via des réponses qui prennent plusieurs secondes est une bonne manière de travailler. C'est quoi votre problème ?
C'est une évidence en ingénierie logicielle que si on doit toujours pisser le même code boilerplate c'est un signe que l'API est nulle et qu'il faut l'améliorer. On ne donne pas une forêt entière à bouffer à une machine pour qu'elle pisse le code à notre place, berdel de morde qu'est-ce que vous FOUTEZ ?
C'est une évidence en ingénierie logicielle qu'il faut prendre soin des juniors - notre métier ne s'apprend qu'avec du temps et de la pratique. Préférer "travailler en équipe" avec une machine détruit les opportunités de former la prochaine génération. Et nous sommes déjà des tanches pour faire ça dans le jeu vidéo donc les choses ne vont faire qu'empirer.
Des décennies de bonnes pratiques, et tout est parti à la benne. Tout ça pour quoi ? Pour produire des piles de code merdique que personne n'aura le temps de maintenir ?
Bon je sais que le consentement et vous ça fait douze, mais
Côté éthique tout ça est bien sûr atroce et aussi sans surprise. J'ai commencé ma carrière en 2012 et j'étais déjà dans la catégorie "féministe pénible" : le harcèlement sexuel a choisi d'autres cibles - de l'avantage douteux d'être inbaisable et déjà sensiblement genderqueer - mais la misogynie n'en a pas moins massacré mon parcours. Je ne m'attendais donc pas à ce que les arguments suivants soient audibles, ce qui ne m'empêche pas d'avoir la rage.
Le consentement, uno. Le code open-source n'est pas fait pour être bouffé par vos machines de merde. Même si c'est "légal", ça ne suffit pas pour que ce soit acceptable. Faut pas s'arrêter à "non veut dire non", ça date un peu comme slogan. Je suis pas en train de dire que les IAs génératives c'est de la culture du viol. Je dis absolument que, dans les deux cas, le mépris pour la liberté et l'intégrité des autres est présent. Et la tech fait ça tout le temps.
Le consentement, deuzio. Obliger ses équipes à utiliser des outils spécifiques c'est naze. Les "obliger" plus doucement en fabriquant du consentement, en ne mentionnant pas les problèmes au coeurs de ces technologies, en changeant les conversations en marécage de nuance sans fin c'est naze. Laissez-moi dire non et foutez-moi la paix.
L'écologie, littéralement. Ces technologies bouffent une quantité monstre d'énergie. "Si y'a des bugs on peut les résoudre avec plus de puissance de calcul" est une aberration alors que nous fonçons vers notre extinction pour cause d'effondrement climatique et cette attitude est exactement ce qui nous a mis'es dans la merde. Ça veut a minima dire que les IAs génératives ne peuvent pas être déployées à grande échelle avant d'être beaucoup plus économes. Faire ces calculs est censé être notre foutu taf.
L'écologie, métaphorique. Ce merdier est en train de tuer les logiciels open source dont il a besoin pour exister. En l'encourageant, nous scions la branche sur laquelle nous sommes assis'es et nous ruinons le monde du logiciel dans son ensemble.
La politesse élémentaire. Un argument classique est qu'avec les IAs génératives, on peut travailler en dehors de son domaine d'expertise. En tant que prog UI de carrière, qui doit régulièrement tacler des graph progs un peu pénibles qui sont convaincus que mon taf est trivial jusqu'à ce qu'ils essaient de le faire pour de vrai : allez vous faire cuire le cul. Les projets open source ne veulent pas vos pull requests de merde, et je ne veux pas de vos contributions médiocres sans la moindre connaissance du terrain.
La loi. Vous n'avez pas vu les procès ? Est-ce que vous essayez de nous causer des problèmes qui feront couler la boîte ? Vous voulez vraiment que des studios de jeu vidéo aux finances douteuses créent des précédents légaux sur la compatibilité des licences open source avec ces conneries ? Ça ne s'applique probablement pas à Electronic "Ne cherchez pas EA Legal" Arts ou autres géants, mais les entreprises plus petites ont intérêt à faire beaucoup plus attention.
FOMO YOLO
Ce à quoi je ne m'attendais pas, c'est qu'un argument normalement évident - notamment pour les CTOs - ne soit pas pris au sérieux : les entreprises d'IA générative ne sont pas du tout viables commercialement. La dernière infolettre d'Ed Zitron révèle apparement des chiffres à propos de Claude d'Anthropic qui montrent que le bidule dépense dix dollars de "tokens" (allez savoir ce que ça veut dire) pour chaque dollar d'abonnement. Je n'ai pas lu le Hater's guide to Anthropic parce que je préfère faire littéralement n'importe quoi d'autre de mon précieux temps libre.
Encore une fois : nous faisons du jeu vidéo. Il paraît que y'a un peu beaucoup une crise en ce moment ? Pourquoi se lier à un fournisseur qui va probablement exploser ou multiplier ses prix d'ici la fin 2026 ? Je ne suis qu'un'e humble individual contributor, expliquez-moi la logique comme si j'avais cinq ans mais sans utiliser "compétitivité" ou "obsolète" histoire de devoir présenter des vrais arguments.
Malgré tout ça, l'arnaque fonctionne. Des choses dont je n'ai pas le droit de parler. Un blog post qui se termine par "et c'est allé plus vite grâce à une IA". Un article de référence qui a utilisé des LLMs pour résumer des spécifications de cartes graphiques (et qui leur a fait confiance pour respecter les NDAs ? C'est un choix). Du "juste pour essayer" et du "juste pour générer des tests" et du "juste pour les parties triviales d'une code review".
Tout ça, c'est le pied dans la porte. Utiliser une IA générative pour les tâches pénibles c'est l'utiliser quand même. Ça veut dire que l'abonnement est actif, que la paramétrisation est faite, que vous avez appris le vocabulaire en tant qu'uilisateurice et non en tant que critique. Vous n'êtes pas immunisé'e contre la propagande. Vous lui avez donné le doigt. Qu'est-ce qui vous fait croire que ça ne vous prendra pas le bras ?
On vous mène en bateau (2)
Résumons. Les progs utilisent les IA génératives pour le développement de jeux vidéo, c'est un fait. Les articles, les études, la transparence se fichent du code. Les progs sont invisibles dans la presse jeu vidéo et une grande partie de la critique.
La prog est le pied dans la porte et tout le monde ignore que les progs sont des collabos malgré la quantité de pouvoir que nous avons. Si les IAs génératives deviennent un outil standard pour le code dans le jeu vidéo, c'est la fin.
D'une part, ça participera aux dégâts que font les entreprises d'IA générative par leur simple existence. L'argent coule à flot dans le logiciel d'entreprise : c'est ce qui fait que AWS (Amazon) et Azure (Microsoft) brassent autant de fric. Nous ne sommes pas leurs plus gros clients, loin s'en faut, mais nous ne sommes pas non plus une simple erreur d'arrondi dans le bilan comptable.
Mais d'autre part, et de façon beaucoup plus critique, si on laisse couler alors l'IA générative devient acceptable. Elle devient acceptable tant qu'elle n'est pas visible, tant qu'elle "n'affecte pas le résultat", tant qu'elle ne fait qu'aider avec le travail ennuyeux. Vous pouvez voir à quelle vitesse on arrive à du concept art qui sera lourdement modifié, à des bouts d'audio qui seront remixés, à de la génération d'idée qui - c'est promis - n'empoisonnera pas l'écriture.
Si vous refusez que les jeux vidéo utilisent des IAs génératives, vous devez aussi refuser que la programmation les utilise. Vous devez mettre la pression sur les patrons et leur demander comment le code est écrit. Vous devez interviewer des progs. Vous devez refuser de ne céder ne serait-ce qu'un pouce de terrain. Vous devez sortir le marteau, et virer ce pied de la porte.