La blanchité insupportable de l'autodéfense sanitaire
Je ne veux pas écrire cet article. J'aurais voulu ne pas avoir besoin d'écrire cet article. Mais après autant d'années d'échec, la première étape, c'est de regarder l'échec en face.
La blanchité de l'autodéfense sanitaire française est insupportable. Ceci est une tentative d'inventaire, sans demande de pardon ou tentative d'excuse. Il faut bien commencer par un diagnostic pour avoir une chance de trouver le bon traitement.
Premier'es de corvée
Aux USA, une étude de 2022 suggère que les blanc'hes prennent moins de précautions lorsqu'iels sont informé'es des disparitées raciales face à la pandémie de covid.
En Suède, un rapport de l'agence de santé publique démontre en avril 2021 que les personnes nées à l'étranger ont de plus grandes chances d'être hospitalisées en soins intensifs ou de mourir du covid.
Une méta-analyse de fin 2023 montre que le covid long fait des ravages sur le continent africain.
Un article de mai 2025 insiste sur les difficultés d'accès aux soins pour les Afro-Américain'es touché'es par le covid long.
En résumé : les personnes racisées sont plus exposées au covid de par leurs situations souvent plus précaires, tombent malades plus gravement, meurent plus souvent, ont moins accès aux soins. Elles sont les premières victimes des échecs de la santé publique, et en prime les blanc'hes font moins d'effort lorsque nous apprenons tout ça.
On est à combien de couches de racisme, là ?
Se protéger est coûteux
Des FFP2 de bonne qualité coûtent typiquement 50 centimes à un euro l'unité, quand on sait où chercher. C'est généralement beaucoup plus cher en pharmacie ou en magasin de bricolage lorsque commander sur internet n'est pas accessible.
Tous les modèles ne conviennent pas à tous les visages. Qui peut investir dans une boîte à 20 euros qui ne sera peut-être pas à la bonne taille, surtout quand la majorité des masques sont conçus pour des nez blancs?
Les purificateurs d'air coûtent typiquement quelques centaines d'euros. En DIY, ils nécessitent l'accès à du matériel et du temps. C'est bien joli l'impression 3D ou la découpe laser, mais c'est un truc de nerd avec du fric ou du réseau.
Le testeur PlusLife revient à près de 300 euros et les cartes de test à 7 euros l'unité.
Qui a accès à l'emploi en distanciel complet ? Qui peut se permettre de défier saon patron'ne et de porter le masque sur son lieu de travail ? Qui peut cacher son visage sans se faire tabasser par les flics ?
Le rapport suédois mentionne notamment que les personnes né'es à l'étranger partagent plus souvent leur logement avec d'autres. Qui peut s'isoler dans une pièce à part en cas d'infection ? Qui peut payer une nuit d'hôtel impromptue ?
On recommande - au doigt mouillé, sans vrai source chiffrée - de se reposer six semaines après une infection covid, pour minimiser le risque de séquelles parfois à vie. Qui peut se permettre de poser son fardeau aussi longtemps ?
La France n'est pas les USA
L'immense majorité des ressources de réduction des risques covid sont produites en anglais, souvent par des personnes et collectifs aux USA. La longue tradition d'entraide mutuelle face à un système meurtrier fait probablement beaucoup pour ça. Études scientifiques, articles de vulgarisation, zines, analyses politiques, guides d'achat, il y a tellement de choses.
La barrière de la langue est réelle. Traduire les ressources états-uniennes demande un travail intense, notamment d'adaptation au contexte français. Produire des ressources originales est tout aussi épuisant, et souvent fait avec un niveau de langage et de complexité qui les rend peu accessibles. Le gros du travail s'effectue dans des espaces en ligne eux-mêmes peu accessibles.
J'ai tenté de produire des ressources plus faciles à lire. L'exercise est particulièrement difficile.
Aux USA, les personnes racisées portent apparement plus souvent des masques que les personnes blanches. J'observe l'inverse dans mon coin de France, tout comme mes camarades. Je ne sais pas pourquoi et je ne sais pas par où commencer pour répondre à cette question.
Quand je vois des personnes racisées avec un masque - une hijabi qui l'épingle à son voile, une personne âgée qui le porte sous le nez ou sur l'oreille - il s'agit généralement d'un masque chirurgical. Les FFP2 sont un truc de blanc'he. Je n'ose pas aborder des gens dans la rue pour leur proposer des FFP2.
Nos espaces - Winslow, l'ARRA, les mask blocs - sont très, très blancs. Il y a bien sûr quelques personnes racisées, mais dans des proportions franchement ridicules par rapport à la démographie du pays.
Rien de tout ça n'est une condamnation de ces efforts. C'est un constat - un constat d'échec collectif, et d'échec personnel.
Le piège de la familiarité
Sur Lille, mes camarades du mask bloc et moi-même - toustes blanch'es - nous focalisons sur les espaces auxquels nous appartenons déjà. Ce sont principalement des espaces queer, anarchistes et antivalidistes locaux - et très blancs.
Une des raisons de cette limitation est que pour porter le sujet dans un espace donné, il est préférable d'y appartenir. Quand on arrive de l'extérieur, sans liens affectifs préexistants, on ne sera ni audible, ni bien traité'e. C'est l'erreur que j'ai faite en revenant en France - même si je n'avais pas exactement le choix. Le résultat est une réputation d'emmerdeureuse de service qui aime faire la leçon et déteste prendre du bon temps.
Une autre raison est que notre énergie est extrêmement limitée. Il est plus simple d'alimenter en FFP2 le lieu où nous passons déjà plusieurs fois par mois et d'instaurer une norme de port du masque aux évènements que nous organisons nous-mêmes.
Ces espaces sont extrêmement blancs. Pas entièrement - quelques personnes racisées passent régulièrement aux évènements en autodéfense sanitaire. Cette blanchité est un problème général des espaces queer en France. C'est pourquoi ces quelques personnes s'investissent pour la création d'évènements par et pour personnes racisées. Prendront-iels des mesures sanitaires à leur tour ? Il semblerait déplacé de leur demander.
Sauveteur blanc, médecine blanche
Le J'en Suis J'y Reste a notamment une commission entière dédiée à l'accueil et au soutien aux demandereuses d'asile. Aucune précaution n'est prise durant leurs permanences, malgré la précarité évidente des personnes accueillies. Je ne sais pas comment aborder le sujet. Je ne sais pas comment leur demander de gérer un sujet supplémentaire. Je ne suis pas en capacité de m'engager activement dans ce groupe et je ne serais donc que l'emmerdeureuse de service.
Je suis fondamentalement anti-autoritaire et l'autonomisation des personnes que j'accompagne est au coeur de tous mes engagements. Dire "Fais comme ça c'est bien" n'est pas une option : je veux que les gens comprennent et fassent un choix libre qui est le meilleur pour elleux. Mon inconfort se change en inaction.
J'ai des informations et des moyens que d'autres n'ont pas. C'est le résultat de mon privilège de classe, si fragile soit-il de par mes propres marginalisations. Je me refuse à être la personne blanche qui sait mieux que. Produire des ressources accessibles semble un bon compromis, mais comment convaincre les autres de les lire ?
Les puissances coloniales et la France en particulier ont un long passif d'utilisation du savoir, de la science, de la médecine pour opprimer les peuples que nous avons colonisés. Comment tenir compte de cette histoire sinistre dans notre militantisme ? Comment convaincre les gens d'aller se faire vacciner quand leur pays d'origine sert encore de laboratoire à moindre coût au 21e siècle ?
S'engager activement sur une cause telle que Gaza serait probablement un bon moyen d'atteindre un public différent. Il semblerait pourtant cynique - voire même raciste en soi - de rejoindre un mouvement par pur ciblage.
Si quelqu'un parmi nous était fortement investi'e sur ces sujets, si l'un de ces collectifs nous contactait, il irait de soi que nous partagerions nos ressources. Mais que faire sans ce contact initial ? Encore une fois l'inconfort se change en inaction.
Beaucoup de questions, pas de réponses
Le sujet me hante constamment. Entre mon travail et mes engagements, j'en fais déjà trop. Je tente tant bien que mal de trouver le temps pour une vie entre deux et avec mes standards de sécurité sanitaire. Ça n'excuse rien. La routine et la fatigue sont aussi des pièges.
Mais je n'ai que trop conscience de nos limites, de nos échecs. Je ne sais pas par où commencer. Mettre le problème à plat, peut-être, sera un début.