NieR, Pascal, le suicide assisté et l'illusion du choix
Cet article est une traduction d'un texte écrit en mai 2024, et spoil des scènes majeures de NieR: Automata. Il parle également de suicide assisté ou non, d'eugénisme, et de validisme systémique.
Merci à Rob Haines pour ses retours sur cet article et avoir confirmé que j'allais dans une direction intéressante.
Il va falloir un peu de contexte
Posons d'abord les bases. Un streamer dont j'aime beaucoup le travail, Josh de Intelligame, a récemment fini la dernière section de NieR: Automata (abbrévié NieR plus loin). Le concept d'Intelligame est de réfléchir aux jeux vidéo et à leur relation au monde réel en profondeur, tout particulièrement quand ils ont une forte composante narrative. NieR est évidemment le cobaye idéal : il rend ses inspirations explicites et proclame - tout aussi explicitement, à répétition - que son scénario et ses thèmes méritent réflexion.
Je n'ai toujours pas joué à NieR moi-même ; mais au fil des années, j'ai vu le jeu en entier au moins trois fois, et mes propres réflexions commencent à prendre forme. Pour cet article, je souhaite me concentrer sur une scène particulièrement difficile - vraiment, notez bien les avertissement de contenu.
Pascal est une machine pacifiste qui a fondé un village avec d'autres robots qui partagent ses convictions. Toutes ces machines sont déconnectées du réseau qui leur servait de conscience collective et refusent de continuer la guerre sans fin contre les androïdes. Pascal nous est présenté relativement tôt dans le jeu et devient rapidement un allié précieux, voire un ami : il est difficile de ne pas se prendre d'affection pour lui ! Pour des raisons scénaristiques que je ne développerai pas, l'intégralité de la population du village finit massacrée, en grande partie par la personne qui tient la manette.
Pascal, par chance, s'évade avec un groupe d'enfants-machines et trouve refuge dans une ancienne usine délabrée. Qu'est-ce qu'un "enfant", pour une machine ? Vaste sujet ! Ce qui est important est que ces personnages sont dépeints comme immatures émotionnellement, avec Pascal comme pilier de leur éducation. Pascal lui-même abandonne ses valeurs pacifistes lorsque l'abri improvisé est attaqué par vague après vague de machines hostiles, lors d'une bataille qui devient l'un des combats les plus épiques que NieR met en scène. Ladite bataille se termine en victoire... qui ne dure pas. Lorsque notre équipe retourne dans l'usine, elle trouve tous les enfants décédés, ayant percé leurs propres noyaux et donc causé une mort permanente.
Tout ceci mène à la scène suivante, qui est le sujet aujourd'hui. Confronté à cette tragédie, Pascal se considère responsable - car c'est lui qui a appris aux enfants ce qu'est la peur, afin de les aider à se protéger. Ses propres mots lui assignent une culpabilité insupportable : "Je ne peux vivre ainsi, le coeur brisé." Il demande à ce que sa mémoire soit effacée ou, à défaut, de le tuer. Une troisième option - pas particulièrement discrète - est de quitter la pièce en l'abandonnant à son désespoir.
Il faut bien noter que le jeu explique relativement tôt que la perte de mémoire est quasi identique à la mort. Confrontée à la résurrection-depuis-une-sauvegarde d'un ami androïde, un personnage dit : "Tu te perdras, toi. Ce toi qui existes à cet instant précis." Le choix que Pascal nous donne est de le tuer, ou de le tuer.
L'illusion du choix
Il n'y a pas d'autre option. Pas d'autre affordance, pas d'autre verbe. Tuer, tuer autrement, ou tourner les talons. Aucune option pour rester avec Pascal un moment, pour attendre ensemble que le pire soit passé. C'est un thème récurrent en écriture vidéoludique - Spec Ops: The Line est réputé sur le sujet du libre-arbitre interactif. Il est logique pour le personnage interprété pendant cette scène avec Pascal, A2, d'être particulièrement mal équippée pour aider quelqu'un face au désespoir ou pire, face à une crise suicidaire. La réponse d'A2 à ses propres angoisses a, après tout, été de massacrer des machines en masse. La scène est superbement écrite (même si la traduction française laisse à désirer) et présente son argument tragique avec efficacité.
Tout ceci était le contexte du jeu, et il faut maintenant ajouter le contexte du monde réel. Le suicide assisté, terme que j'utiliserai pour les procédures médicalement assistées de fin de vie volontaire, est actuellement un sujet brûlant dans plusieurs pays. MAiD au Canada s'étend continuellement, au point que des questions orientées se glissent dans les évaluations. Le Royaume-Uni rejoint le mouvement. La France discute le sujet depuis des années et l'a maintenant mis au programme du Parlement. Il est aisé de voir ce projet comme un droit human essentiel, une option vitale pour partir selon ses propres critères.
Fut un temps, j'étais d'accord - jusqu'à voir Flavia Dzodan, aussi connue sous le nom de redlightvoices présenter un argument simple : il ne devrait pas être plus facile de mourir que de vivre. Dans une société injuste, le suicide assisté est un faux choix. Notez bien que j'ignore ci-dessous le sujet de la maladie physique en phase terminale - même si le floutage autour de cette définition est un mécanisme clef, l'aborder triplerait la longueur de ce texte.
C'est de cette façon que la fin de Pascal résonne si profondément. Pascal ne doit pas forcément mourir, mais le jeu suggère que le seul choix possible est la façon dont il meurt. Pascal ne demande à mourir que parce que la vie est devenue insupportable. Et le jeu n'offre aucune option pour l'aider à vivre : au mieux, il nous autorise à quitter la pièce et refuser de porter le coup fatal. Est-ce que la crise passe, une fois que la caméra détourne son regard ? Pascal trouve-t-il un moyen, si temporaire qu'il soit, de continuer ? Ou suit-il le même chemin que nous avons vu d'autres machines emprunter dans ce même lieu, en se jetant dans le métal en fusion pour en finir ? Et ensuite ? Nous ne le saurons jamais. Attention, ceci n'est pas une critique : encore une fois, cette scène est très bien écrite, parce qu'il s'agit d'un jeu vidéo et non de la vraie vie.
Nous sommes en année 5 d'une pandémie mondiale, handicapante et incroyablement mal gérée, qui laisse des millions voire millards de personnes plus malades et désespérées qu'elles ne l'étaient. Le capitalisme débridé, espérons-le dans son dernier souffle, fait qu'il devient toujours plus difficile de se loger, de se nourrir, de prendre soin de nous tout particulièrement lorsque nous sommes marginalisé'es. Partout, les filets de sécurité et les États-providence sont en cours de démantèlement. Des guerres qui ne s'étaient jamais vraiment arrêtées emportent toujours plus de vies. Et leur présence constante dans les infos et sur les réseaux sociaux nous paralyse, rendant impossible toute action sous le poids du stress constant.
Dans un contexte pareil, le suicide assisté peut-il vraiment être un choix ? Les Cabines de Suicide de Futurama étaient censées être une caricature. Pourtant, partout dans le monde, les personnes handicapées sonnent l'alarme. Au Royaume-Uni, le système de minima sociaux largement connu comme épouvantable tuait déjà en masse même pré-covid. La France parle du "droit à une mort digne" alors même qu'elle se moque de donner une vie digne à quiconque. La mort récente de Jolanda Fun aux Pays-Bas est un exemple particulièrement criant des tragédies auxquelles mènent ces lois.
Les outils pour vivre disparaissent. L'outil de la mort est rendu toujours plus facile d'accès.
Je refuse toutes ces options. Je refuse de répondre à la question posée, je refuse de tourner les talons. Laissez-moi rester avec Pascal, l'espace d'un instant. Laissez-moi aider. Laissez-le vivre. Laissez-nous toustes aider nos ami'e'x's qui ont parfois envie de mourir à ne peut-être pas mourir.